Interview Eric DOIDY



Q/Nous allons commencer par le début.

Comment est née ta passion pour le blues ?

R/Assez naturellement, j’en entends depuis tout petit, mon père faisait une émission de blues à l’époque des radios libres en 1981 (je suis né en 1974). Mes parents m’emmenaient aussi dans les concerts de blues. La plupart du temps les gens arrivent au blues par les Stones, Clapton… moi c’est l’inverse ! J’écoutais aussi pendant mon adolescence du hard-rock, j’ai saisi le prétexte de trouver les versions originales dans la discothèque de mes parents, quand j’ai acheté « Still Got the Blues » de Gary Moore. Sinon j’écoutais de la variété, du hard et j’ai décroché à l’époque du grunge pour écouter vraiment du blues, celui de Chicago, puis du Mississippi.

Q/Tu as une particularité, ton métier est sociologue, chose assez rare voire unique en France. Tu as marié ton métier et ta passion.

R/Oui, mais aux USA c’est assez courant : le sociologue Howard Becker par exemple est aussi un pianiste de jazz, et puis il y a les ethnomusicologues. Moi, je n’ai jamais voulu faire une thèse sur la musique, déjà ce n’est pas mon seul centre d’intérêt dans la vie, et c’est bien aussi d’avoir des loisirs différents de son travail. Les interviews je ne les faisais pas en chercheur comme William Ferris ou David Evans, mais comme un passionné. Ce sont des conversations pas des grands entretiens préparés à l’avance. L’envie d’écrire des livres là-dessus, c’est assez récent.

Q/Tu as une idée du nombre de musiciens que tu as rencontré ?

R/Les interviews je pourrais compter…Pour le premier livre une cinquantaine, d’autres qui ne sont pas utilisés, qui le seront peut-être un jour. J’ai écrit aussi pour un magazine de guitares…Plus d’une centaine de rencontres au moins. J’ai eu la chance, dans les années 1990, que les musiciens de blues soient plus accessibles, ils tournaient beaucoup en Europe, et on pouvait encore voir sur scène et rencontrer ceux qui ont créé cette musique. Pour un fan de blues c’est plus facile de parler avec BB KING, qu’avec Bob DYLAN pour un fan de rock. (rires)

Q/Tu as voyagé aux USA. Parle nous de tes séjours.

R/Je suis parti pour la première fois aux USA en 1997, c’était un moment où je ne savais pas trop quoi faire pour la suite. Jimmy Rogers que j’aimais beaucoup et vu deux/trois fois, était malade, Junior Wells était rentré à l’hôpital, aussi je suis parti sur un coup de tête à Chicago pour essayer de voir ceux qui étaient encore là. Je pensais rester à Chicago, mais j’ai lu dans Living Blues qu’un festival se déroulait à Helena dans l’Arkansas, la semaine suivante. Michael Frank, le manager d’Honeyboy Edwards m’a donné de nombreux contacts et donc direction l’Arkansas et le Mississippi puis retour à Chicago. C’est le premier voyage.

Ensuite nous sommes partis en voyage de noces avec mon épouse, à San Francisco, on a rencontré John Lee Hooker et Francis Clay le batteur de Muddy Waters et puis pour le travail je suis allé souvent sur la West Coast. Là, comme je suis resté plus longtemps, j’ai noué des liens d’amitiés avec des musiciens, comme Elvin Bishop qui est venu pour un concert unique en France quelques années plus tard.



Q/Une belle réussite ! Avant de parler du petit dernier, on va évoquer "Buried alive in the blues » le premier livre. Ce qui m’a marqué et que tu décris très bien, c’est la mixité, des blancs souvent issus de la société aisée comme Goldberg, Bishop, Gravenites, Bloomfield, Musselwhite (lui était du Mississippi et d’un milieu pauvre) qui vont s’encanailler dans le Southside pour écouter les musiciens Noirs et l’importance de ces gars- là.

R/Quand on présente l’histoire du blues on évoque Robert Johnson, Muddy Waters, puis le British Boom avec les Stones, Clapton puis le blues rock, mais on élude les musiciens blancs américains. Les anglais ne fréquentaient pas au quotidien les bluesmen noirs, ils écoutaient les disques, jouaient parfois avec eux, mais n’avaient pas cette proximité, cette familiarité, cette affinité avec leurs conditions de vie, le contexte social. Aux USA les blancs allaient chez les noirs, passaient beaucoup de temps ensemble, des groupes comme le Paul Butterfield Blues Band étaient mixtes. Ainsi ils ont certainement eu plus de difficultés à s’éloigner du blues, contrairement aux Anglais, qui ont diversifié leur musique.

Q/C’est sûr que tout le monde n’a pas eu la malchance de rencontrer Phil Collins (rires)

Tout à fait d’accord, les Anglais ont surtout copié, alors que les blancs US étaient dans l’histoire. Ainsi Charlie Musselwhite est toujours resté dans le blues, alors que les Stones ont multiplié les genres différents.

R/Comme ils sont blancs ils semblent moins légitimes en Europe. Ce sont aussi des gens qui ont une expérience de rupture souvent au niveau familial, ils sont marginaux dans leur milieu, et même si Johnny Winter était soutenu par sa famille, le fait d’être albinos l’ostracisait presque comme un noir.

Q/Pour en terminer, tu évoques les genres « cousins » du blues, Texas Blues, Southern-Rock, Blues-Rock, West Coast Blues » beaucoup de ces groupes reprennent des standards du blues parfois arrangés à leur sauce.

R/En réalité il existe une extraordinaire variété dans le blues, entre Son House et T Bone Walker, c’est peut-être le genre musical le plus varié.

Q/Avec Going Down South, on plonge dans le Mississippi, le pays où le blues est né comme l’indique le slogan de l’état, les origines. Ce livre est encadré par deux superbes portraits de John Lee Hooker et BB King qui, eux, ont quitté l’Etat tout en conservant toujours des liens étroits. Et une multitude d’artistes qui eux sont restés sur leur terre natale.

R/Ils sont partis mais sans couper le lien même si leur musique est très urbaine comme les enregistrements de JLH à Detroit tout en restant très rural, BB King à Memphis qui écoute beaucoup de morceaux de la West Coast, mais qui chaque année revenait à Indianola, pour un concert et où est installé son musée. Le livre commence quand ils connaissent un grand succès public, JLH avec The Healer (1989) et BB King avec U2.



Q/Un chapitre absolument magnifique, le plus beau du livre, un des plus beau jamais écrit sur le blues, c’est « Un dimanche soir dans les collines du Nord ». Là tu plonges vraiment dans le Mississippi profond, c’est la vraie vie, on sent le goût de la terre, quand tu connais les lieux tu as l’impression d’y retourner. C’est aussi fort qu’une chanson de BB King et de Muddy Waters. J’ai été profondément ému en le lisant (pourtant il m’en faut beaucoup !). C’est vraiment magnifique.

R/Merci. J’espère que cela donnera envie d’écouter les chansons surtout. C’est le deuxième chapitre du livre, dans le premier on parle de John Lee Hooker, puis on part sur les traces de sa musique dans le Nord du Mississippi. Au début j’avais écrit un autre chapitre sur Memphis et sa musique d’autant que c’est géographiquement proche, avec des musiciens comme Robert Belfour issus de la région mais vivant à Memphis. Mais ce chapitre ne collait pas trop, il fallait attendre le troisième chapitre pour arriver dans le Mississippi. Alors j’ai supprimé le chapitre (il sera peut-être dans un autre livre). On arrive ainsi directement chez RL Burnside, Jr Kimbrough….Ce que tu dis me fait plaisir, c’est ce voyage qui m’a fait totalement plonger dans la musique de cet Etat que j’ai découvert avec la BO du film Deep Blues. C’était presque un voyage initiatique.



Q/Autre élément le nombre important de musiciens évoqués, dont certains que je ne connaissais pas (heureusement Internet). Même dans des genres que j’apprécie moins comme la soul, c’est bien d’en parler, on fait de vraies découvertes.

R/Par exemple, on ne peut pas comprendre Bobby Rush, sans prendre en compte les éléments soul-funk aussi importants voir plus que le blues dans sa musique. L’idée était de retracer toute la richesse de cette musique depuis les années 1990, de la musique rurale, presque ethnique, jusqu’aux formes plus sophistiquées, urbanisées influencées par le r’n’b, la soul, le hip-hop, voire le métal. C’est le même terreau culturel qui touche la population. En Europe notre vision est tronquée car incomplète, mais là-bas ces musiques font partie de la même famille.

Q/Une part importante est consacrée aux villes « blues », Clarksdale, Greenwood et les tombes de Robert Johnson, Greenville, Indianola…avec une volonté de raconter le réel comme ton arrivée à Clarksdale.

R/L’idée est en effet de donner envie d’y aller, je ne voulais pas que le livre soit trop dense, mais faire des haltes dans des villes, laisser parler les musiciens, deux ou trois dans chaque ville, les laisser raconter leur histoire avec quelques éléments de contexte.

Q/Tu évoques également « le nouveau tourisme du blues ». Le Mississippi change, évolue, est-ce possible que les habitants vivent mieux sans pour autant ‘faire Disneyland (on en est loin) autrement dit conserver le patrimoine blues en le mettant en valeur .

R/Quand on a connu le Delta, comme Gérard Herzhaft, il y a cinquante ou quarante ans, et quand on voit ce qu’est devenu Beale Street à Memphis par exemple, on peut en effet se dire que ça a changé. Pour cette génération là c’est évident. Mais les Américains ne sont pas conservateurs, ils démolissent (Maxwell Street à Chicago) puis reconstruisent, et les bluesmen ont toujours évolué, innové depuis les années 1930 avec le Chicago Blues, Buddy Guy, Otis Rush…en investissant de nouveaux lieux, hors de Mississippi. Et il ne faut pas se lamenter du fait que les habitants cherchent à améliorer leurs conditions de vie. Stephen King (pas le romancier, mais un universitaire qui a écrit un livre sur le tourisme « blues ») évoque longuement ce sujet, en soulignant que le tourisme blues a toujours existé et que maintenant des lieux comme Ground Zero ou le Shake Up Inn où l’on peut dormir dans des shot-guns font vivre cette musique différemment. Le risque est de proposer une vision idéalisée, aseptisée, qui oublie l’histoire et la dureté des conditions de vie qui ont produit cette musique.



A l’origine le Shack Up Inn est destiné aux musiciens de Nashville afin qu’ils trouvent l’inspiration en contemplant les champs de coton… sauf que le blues n’a jamais fonctionné ainsi. C’est comme les festivals de blues américains, qui au fil du temps proposent plus de blues « grand public » ou de l’américana, et moins de bluesmen authentiques. Quand on part dans le Mississippi, il ne faut pas hésiter à sortir des chemins balisés (même si par exemple les marqueurs donnent de bonnes indications), plonger dans les endroits surprenants.

Q/On termine par des questions beaucoup plus difficiles :

5 bluesmen préférés et 10 albums sur l’île déserte

R/Oh non !

Q/Oh si !

R/Otis Rush, Junor Kimbrough…Combien tu as dit ?

Q/5

R/Je vais en oublier.

Q/RL Burnside

R/Oui

C’est débile il y en a tellement…Muddy Waters, Little Walter,

Je n’ai pas dit Albert King, John Lee Hooker, oh là là, je vais mettre les autres dans les albums préférés.

Junior Wells « Hoodoo Man Blues »

Albert King « I Play the Blues for You »

Freddie King « Woman Across the River »

BB King « Blues Summit »

John Lee Hooker un des années 1990 pour t’embêter « Boom Boom »

Bobby Blue Band « Two Steps for the Blues » ou « Dreamer »

Albert Collins « Iceman »

Il faut les classer aussi ?

Q/Non mais si tu insistes…

R/Mississippi John Hurt les faces d’avant-guerre.

Willie Dixon « Hidden Charms » son avant dernier album

Fenton Robinson « Somebody loan me a dime »

Mais tu me demandes demain…

Q/C’est justement l’intérêt, et la difficulté…

En conclusion, je ne te demande pas quoi, je te demande pas quand…mais tout le monde attend un autre livre ! !

Interview réalisée le 10 octobre 2020 à la Maison du Blues, par Catherine Hoerth et Michel Bertelle.

Photo avec Cameron Kimbrough prise par Philippe Prétet qui a aussi illustré le livre avec ses superbes clichés.

Les autres photos sont de Catherine Hoerth et/ou Michel Bertelle.

15 vues1 commentaire

Restez informé

Si vous souhaitez suivre nos dernières actualités, n’hésitez pas à vous abonner à notre newsletter.

  • Facebook
  • Instagram
  • Icône sociale YouTube